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 témoignage AZF -  Christophe  Ce jour là et ceux d

Quelques minutes après l'explosion…


Je me rendais à Rangueil, j'étais sur la rocade qui arrive de Foix-Tarbes et j'ai d'abord vu un nuage qui m'a rappelé les images que j'avais pu observé à la télé sur l'explosion d'Hiroshima. Bien évidemment je me suis raisonné en me disant que non, il n'y avait pas de matières nucléaires à proximité...ou en tout cas nous n'étions pas au courant. J'arrivais à la bifurcation qui amène au pont devant AZF. J'avais assez chaud et j'avais donc ouvert légèrement les fenêtres de la voiture. Après avoir vu le "nuage atomique" puis le vaste nuage jaune qui couvrait rapidement tout le ciel au dessus de moi, je me suis arrêtée sur la bande d'arrêt d'urgence, consciente que je ne regardais même plus où j'allais avec la voiture.

Là je me suis rendue compte que les voitures autour de moi avaient pour la plupart les vitres explosées. Pas la mienne. Peut-être de part la pression extérieure maintenue dans la voiture par les fenêtres ouverts...J'ai alors pris la décision de reculer, je n'allais pas continuer sur le pont qui me faisait aller là où j'avais vu l'explosion. J'ai donc fait une marche arrière jusqu'à ce que je puisse prendre l'autre périphérique, non sans l'angoisse ajoutée à l'explosion de me faire rentrer dedans par une autre voiture...J'ai fini par me retrouver en ville, près de l'hippodrome, où la route était recouverte d'une couche de cendre, comme de la neige noire et aussi glissante. Complètement paniquée, les larmes aux yeux, j'ai cherché un endroit où me garer pour appeler quelqu'un de ma famille...je tombais inlassablement sur les répondeurs jusqu'à ce qu'il me soit carrément impossible de téléphoner, ce qui me faisait avoir des crises de larmes et de nerf. J'ai fini par me calmer...et repartir. Mais là le spectacle n'était pas non plus de tout repos pour les nerfs. J'ai d'abord vu les vitrines des magasins explosées. Et une image me hante encore. Un gamin qui court sur le trottoir son cartable sur le dos avec des yeux terrorisés. Il est passé devant une vitrine cassée où une employée en larmes ramassait les morceaux de verre pendant que son patron lui criait d'aller plus vite. Ce manque d'humanisme m'a réellement choqué. Plus loin, arrivant près d'une caserne de pompier il y avait des gens blessés qui déambulaient au milieu des voitures pour rejoindre la caserne. Dont une femme qui avait un gros morceau de verre enfoncé au niveau de l'oreille, il devait bien être enfonce de 4 ou 5 cm dans sa tête recouverte de sang...avec tout ce sang qui coulait et son air embêté, je me demandais comment elle faisait pour encore trouver le courage de marcher…

Je me suis rendue compte autant que possible qu'il me fallait faire abstraction de tout ça pour m'en sortir...Surtout en voyant les conducteurs en 4X4 monter sur les terre-pleins centraux et rentrer dans les voitures pour s'enfuir du centre ville. La ville était devenue folle. Je n'étais plus forcément en état de réfléchir à ce que je faisais. Je devais aller à Rangueil au moment de l'explosion, alors j'avais pour but d'y aller. Même si il était ridicule que je puisse y faire ce qui était prévu, et qu'il aurait été préférable pour moi de chercher à rentrer chez moi. Mais j'ai continué, aussi pour éviter tout ce monde qui venait en sens inverse et me faisait peur de part la folie ambiante dont j'ai déjà parlé. Arrivée vers St Michel, un Homme seul au milieu de la route cherchait à faire du stop. Je l'ai pris dans la voiture en me disant qu'au moins j'aurais quelqu'un à qui parler. Il a allumé la radio, chose que je ne voulais pas faire à la base pour ne pas entendre parler de ce qui arrivait. A la radio ils parlaient d'attentat contre le maire, d'avion écrasé...bref, aucun rapport avec ce que j'avais vu... Je l'ai déposé en bas de la côte de l'hôpital et comme il était trop tard pour mon rendez-vous, je suis allé voir une amie à son bureau. Et arrivée là, seulement, je suis tombée en larmes et était incapable de lui parler. J'ai bien du pleurer 1h entière près d'elle avant de réussir entre quelques sanglots à lui expliquer tout ça. Elle a alors pris l'initiative d'essayer d'envoyer un mail à ma famille. Mais ça ne fonctionnait pas non plus. Elle m'a consolé comme elle a pu et devait partir récupérer sa moto au garage. Je suis donc allé chez une autre amie, les routes étant bloquées. Nous avants passé l'après-midi devant la télé, les fenêtres et les portes calfeutrées, à essayer d'appeler nos familles.

Vers 16h, je suis repartie et 1h30 après j'avais réussi à rejoindre ma ville. Mon premier réflex a été d'aller rejoindre ma mère, institutrice(qui se devait donc de garder les élèves en attendant que les parents arrivent à rejoindre l'école), pour lui montrer que j'étais toujours vivante et la soulager de devoir cacher son désarroi aux élèves pour ne pas créer de panique dans la classe. Elle m'a tout de suite emmené chez le médecin en voyant mon état... Etant de nouveau incapable de parler, ma mère lui a seulement dit que j'avais vu l'explosion, et le médecin m'a prescrit du lexomyl pour que je puisse dormir. Et il m'a arrêté plusieurs jours par la suite puisque je refusais de sortir de chez moi. Il m'a dit qu'en suite il fallait faire face aux réalités et que l'arrêt ne se prolongerait pas. Je lui en voulais puisque pour moi le seul endroit abrité était la maison. Au moins ici personne ne demanderait ce qui m'était arrivé et j'aurais pas à me montrer faible en pleurant devant tout le monde. Je me rappelle de mon frère qui s'est mis à pleurer en me voyant le soir, il me pensait dans les voitures sur le pont et avait passé la journée à essayer de repérer ma voiture dans les images télévisées. Je ne garde de cette journée que des images d'horreur et de détresse humaine. Je ne peux même pas vous donner ici tous les détails et souvenirs que j'ai puisque même maintenant, ils sont trop douloureux. Je pleure déjà de vous avoir raconté ça.Il m'a fallu plusieurs semaines pour raconter la même chose autour de moi. Et plusieurs mois après l'explosion je me réveillais encore en criant en pleine nuit, je venais d'entendre l'explosion. Maintenant ça va mieux, mais je verse des larmes de temps en temps quand j'en entends parler à la télé ou la radio. Et surtout pour les personnes qui ont eu des morts dans leur famille, ou les blessés qui ne s'en remettront probablement jamais ne serait-ce que sur le plan psychologique. Quand je pense à eux je me dis que je n'ai pas à me plaindre et qu'une suite de circonstances ont fait que j'en sorte quasi-indemne(je suis partie en retard et aurait du être juste devant l'usine quand ça a explosé, mes vitres n'ont pas explosé donc je n'ai pas eu de projections de verre dans la voiture...). Je n'ai que des mauvais rêves et une légère perte auditive du côté de l'explosion…

Corinne Michineau


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