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 Source : La Depeche (20/12/2001)    Source : L Express (20/12/2001)
[Articles du 20/12/2001] - [ Periode : 12-2001 (141 articles)] - [ Source : L Express (13 articles)]

Article paru le 20/12/2001 - Cet article est la propriété du journal ou société : L Express

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Les pistes inexplorées


Quelle est la cause de l'explosion qui a détruit l'usine AZF le 21 septembre? L'enquête officielle retient la thèse de l'accident. Mais, dans le puzzle encore inachevé des recherches, apparaissent des éléments troublants

Pour Noël, toute la ville de Toulouse allumera des bougies aux fenêtres. En hommage aux morts, aux blessés, aux sinistrés, à toutes les victimes de l'explosion du hangar 221 de l'usine AZF, le 21 septembre. Curieuse ambiance dans la Ville rose: alors que la police privilégie la thèse de l'accident, la grande majorité des Toulousains, à mots de moins en moins couverts, dit croire à un acte criminel. La déclaration du procureur Michel Bréard, trois jours après l'explosion, estimant l'accident probable «à 99%» les a laissés sceptiques. Aujourd'hui encore, après trois mois, la genèse de l'accident n'est toujours pas clairement établie

Sur le site même de l'usine, le premier moment de stupeur passé, l'indignation commence à poindre. Accusés d'emblée de négligences graves, les ouvriers d'AZF se sont d'abord tus, enterrant leurs morts en silence. Serge Biechlin, directeur de l'usine, affirme depuis le début de l'enquête qu'il s'agit d'un attentat. Mais sa conviction n'était pas partagée par tous. Certains ont cru à l'accident, veulent bien y croire encore, quoiqu'ils sachent, pour les manier depuis des années, qu'aucun tas d'ammonitrates n'a jamais explosé spontanément. Mais la démonstration tarde à venir et un doute insidieux les tarabuste. Parallèlement à l'enquête menée par Atofina - propriétaire d'AZF - le personnel de l'usine a même lancé ses propres investigations. «Nous avons cherché toutes les causes possibles d'accident, explique Serge Baggi, de la commission d'hygiène et de sécurité (CHS). Nous nous dirigeons maintenant vers la piste de l'acte criminel, malveillance ou attentat, que la police semble avoir écartée d'emblée. Il faut envisager toutes les possibilités.»

Parmi les pistes suivies par ceux qui s'interrogent revient comme un leitmotiv la bagarre qui a opposé manutentionnaires et camionneurs les jours précédant l'explosion. Encore la CHS d'AZF ne connaît-elle pas la teneur exacte du rapport des Renseignements généraux (RG) concernant Hassan J., l'un des manutentionnaires qui travaillaient dans le bâtiment proche du hangar 221 et dont le corps a été retrouvé enterré à proximité immédiate du cratère creusé par l'explosion.

C'est une histoire énigmatique que nous avons tenté de reconstituer, en tenant compte des enquêtes des RG et en rencontrant systématiquement tous les témoins de cette affaire qui, dans un climat tendu, ont souvent exigé de conserver l'anonymat. Où faut-il commencer l'histoire du hangar 221? Quand il cesse, il y a vingt ans, d'être une «sacherie» pour devenir un entrepôt où les rebuts de fabrication des ammonitrates ne font que transiter avant d'être envoyés en recyclage dans les usines de Fenouillet et de Bordeaux? On va, on vient dans ce vaste entrepôt ouvert à tous. Le stock (environ 300 tonnes) est renouvelé tous les deux mois environ. Cette année, à la fin de juillet, le hangar était presque vide. Il a recommencé à se remplir à la fin d'août.

Le 30 août, pour des raisons classées «secret défense», les autorités toulousaines, informées par le FBI que des attentats pourraient se produire contre les intérêts américains partout dans le monde, avertissent discrètement la SNPE (Société nationale des poudres et explosifs, située sur une île de la Garonne face à AZF et Tolochimie), qui nous a confirmé avoir appliqué le plan Vigipirate dès cette date. Les directeurs d'AZF et de Tolochimie, eux, ne sont pas prévenus. Pourtant, le pôle chimique sud utilise des produits hautement dangereux, dont le fameux phosgène, gaz extrêmement toxique, dont la canalisation traverse la Garonne sur un pont aérien et longe AZF pour aboutir, 800 mètres plus loin, à Tolochimie. Ce n'est que le 20 septembre, soit neuf jours après l'attentat de New York et la veille de l'explosion, que Serge Biechlin apprend ces consignes de sécurité et avertit ses adjoints. Il leur demande de redoubler de vigilance, surtout dans les ateliers de fabrication. Personne ne pense aux stocks d'ammonitrates, produits agricoles et industriels de grande consommation, réputés pour leur stabilité. Bref, on les sait inexplosifs spontanément. On oublie qu'ils sont explosibles et souvent utilisés par les terroristes amateurs.

Dans la zone de stockage, justement, depuis le début de la semaine, une équipe de livraison a pris beaucoup de retard. Dans le bâtiment I. 0, situé juste en face du hangar 221, à une quinzaine de mètres, les querelles s'enveniment entre les «chargeurs», qui remplissent les camions de sacs d'engrais, et les «chauffeurs», qui les conduisent en gare de triage. «Avec l'équipe de l'après-midi, il n'y avait aucun problème. C'étaient des gens très gentils avec qui on avait l'habitude de travailler, mais ceux du matin, de 4 h 30 à midi, étaient insupportables, raconte l'un des chauffeurs rescapés. Ils faisaient exprès de traîner, nous narguaient. Le chargement n'avançait pas et nous prenions tous beaucoup de retard.» Le 20 septembre, l'exaspération monte d'un cran. L'un des chauffeurs arbore un petit drapeau américain en berne. Trois des chargeurs le prennent à partie et collent des étiquettes «produits dangereux» partout sur son camion et son pare-brise. Les invectives fusent. Les camionneurs volent au secours de leur collègue. «C'était Hassan J. le plus virulent, se souvient l'un des chauffeurs. Il nous a dit qu'il était un combattant turc. Il nous a même poursuivis jusque sur la rocade avec sa voiture, dont la plaque d'immatriculation était allemande.» Ils sont plusieurs à affirmer avoir entendu Hassan J. leur promettre: «Rappelez-vous bien cela, les gars: demain, ce sera un grand jour...»

Le lendemain matin, 21 septembre, à 4 h 30, l'un des chargeurs manque à l'appel: il ne se serait pas réveillé. Le chef d'équipe fait venir un autre employé pour le remplacer. Il faut accélérer la cadence pour finir le chargement le jour même. En vain. La grève du zèle et les provocations reprennent de plus belle quand les chauffeurs arrivent sur le site. Il semble que des coups aient été alors échangés. «Nous cherchions un responsable dans cette foutue usine, et nous n'en trouvions pas, si tôt le matin!» s'indigne encore l'un des camionneurs. Le chef d'équipe n'en peut plus. D'autant que de nombreux incidents, apparemment volontaires, ont bloqué le tapis mécanique qui apporte les sacs jusqu'au conteneur. Un quatrième employé est réquisitionné, mais celui-ci ne restera pas plus d'une demi-heure, rentrant chez lui, indisposé, vers 9 h 30. Quand Jean-Claude Panel, responsable AZF du hangar, arrive sur les lieux, les chauffeurs l'apostrophent: «Ils avaient peur et menaçaient de cesser le travail, raconte Panel. J'ai donc discuté avec le chef des manutentionnaires. Nous avons décidé de les laisser finir le travail et de ne plus les reconvoquer pour une prochaine mission. Je suis ensuite allé avertir le directeur adjoint. J'étais à peine arrivé dans le bureau que... boum!» Il est 10 h 17. «Nous avons cru qu'une bombe avait explosé sous le bureau du directeur. Quelqu'un est venu en courant nous dire: "C'est les ammonitrates! "»

Un vaste cratère de 10 mètres de profondeur et de 60 mètres de diamètre. Les hangars volatilisés, tous les bâtiments détruits alentour. Dans les fumées toxiques, pompiers, secouristes, policiers, ouvriers du pôle chimique font leur travail sans masque ni protection. Au péril de leur vie, ils mettent le site en sécurité. Des employés qui travaillaient à proximité du site, 21 sont morts. Parmi ceux du bâtiment I. 0, deux chauffeurs et trois chargeurs ont péri, dont Hassan J., les autres étant grièvement blessés. Sur le site, dix jours après l'attaque du World Trade Center, tout le monde croit à l'attentat. D'autant plus que l'un des médecins légistes signalera immédiatement «la tenue très propre et soignée» de Hassan J. et «le port d'un short, de trois caleçons et d'un slip». Pour lui, qui a accompli des missions pour Médecins du monde, cette tenue évoque le rituel de certains kamikazes palestiniens. Sur le site, tout le monde est au courant dès le samedi matin. Et les chauffeurs racontent alors leur altercation avec le jeune manutentionnaire et surtout la fameuse promesse: «Rappelez-vous bien, les gars...»

Certains policiers envisagent de perquisitionner tout de suite l'appartement du jeune homme, au Mirail, mais leurs chefs calment le jeu. Veulent-ils éviter de provoquer inutilement les habitants de ce quartier, qui viennent de subir de plein fouet le choc de l'explosion? La PJ demande cependant aux RG d'enquêter sur l'environnement de Hassan J. Mais le procureur, lui, a déjà son idée. Il annonce devant une presse estomaquée, trois jours après la catastrophe, qu'il y a «99% de chances» pour que ce soit un «accident». Une telle déclaration étonne les chimistes, qui savent qu'un tas d'ammonitrates n'explose pas spontanément. Le 4 octobre, les RG rendent leur rapport. Celui-ci mentionne plusieurs faits troublants: le matin de l'explosion, à 7 heures, le commissariat central de Toulouse reçoit un appel anonyme. L'inconnu signale l'effraction, vers 3 heures du matin, d'un local technique de la mairie situé à proximité d'AZF. «Venez!» demande le correspondant avant de raccrocher. Mais, aucun caractère d'urgence n'étant souligné, les services de sécurité ne se rendent sur les lieux qu'après l'explosion. Ils trouvent dans le local une bonbonne de désherbant et un bidon d'eau de Javel à demi remplis et les emportent. L'auteur du coup de fil est identifié. C'est un vigile d'une entreprise voisine. Son poste de surveillance est cependant situé trop loin du local pour qu'il puisse voir ou entendre une effraction en pleine nuit. Les policiers notent que «M. A. manifeste un grand malaise devant [leurs] questions». Son frère, interrogé dans la foulée, est un ami de Hassan J. et se montre, lui aussi, très nerveux quand il apprend la mort de ce dernier.

Interrogeant les artificiers du commissariat, les RG apprennent que le mélange désherbant-eau de Javel a déjà servi à fabriquer des mélanges explosifs artisanaux, dont l'un avait été désamorcé quelques mois auparavant à Toulouse. Deuxième élément relevé par les RG: le 21 septembre, à 11 h 30 - alors que la circulation automobile dans Toulouse est, depuis une heure, paralysée - le peloton autoroutier de Valence-d'Agen (Tarn-et-Garonne) contrôle deux véhicules en provenance de Toulouse. La vitre arrière de l'un des deux est brisée. Son propriétaire explique que les dégâts sont dus à l'explosion. La brigade note que les deux voitures sont occupées par des membres du groupe de R. Cet homme, R., est le responsable du Tabligh, tendance afghane des islamistes toulousains. Aux questions posées par le peloton, les jeunes gens répondent qu'ils se promènent. L'équipée intrigue tout de même les RG: «La distance entre Toulouse et Valence-d'Agen est de 100 kilomètres. Ils ont donc quitté immédiatement le lieu de l'explosion et roulé sans s'arrêter jusqu'à Valence-d'Agen.» Troisième élément de l'enquête: selon les RG, Hassan J. avait bien des relations avec les réseaux islamistes locaux. Lui et Sénouci B. - le frère de celui des chargeurs qui n'était pas venu travailler le vendredi matin - auraient été recrutés quelques mois plus tôt par la mouvance islamiste. Le rapport précise même que «l'oncle de J. aurait mis son neveu en contact avec l'un des chefs historiques de l'islamisme toulousain, lié au Hamas palestinien». Enfin, assistant aux obsèques du jeune homme, les enquêteurs notent la présence de plusieurs islamistes du groupe de R.

Ce rapport à peine rédigé - il sera suivi plus tard d'un second - quelques extraits vont filtrer dans la presse, provoquant la fureur du procureur et de la police. Le premier menace de poursuivre les journalistes pour «divulgation de fausses nouvelles». La seconde assure avoir vérifié tous les détails de l'enquête des RG sans aboutir à un résultat concret. Pourtant, elle ne perquisitionne l'appartement de Hassan J. qu'une semaine plus tard. Toutes les affaires personnelles du jeune homme auront alors disparu: vêtements, correspondance, photos... Sa femme dira que, sous le choc de sa disparition brutale, elle a tout jeté ou donné pour oublier le plus vite possible. De même, la bonbonne de désherbant et le bidon d'eau de Javel ne seront saisis par le SRPJ que le 5 octobre. Ils n'auraient contenu que de l'eau. L'enquête concernant Hassan J. est vite bouclée. Sa famille affirme que le jeune homme n'était absolument pas pratiquant et avait l'habitude de porter plusieurs sous-vêtements pour «masquer sa maigreur». Quelques intellectuels fustigent la légèreté de journalistes prompts à caricaturer et à voir dans le cumul de sous-vêtements une prétendue protection destinée à jouir de délices post mortem. Il suffit pourtant de se référer au dossier publié à l'automne par Libération («Objectif Ben Laden») pour constater que de tels conseils sont prescrits par le réseau Ben Laden.

Les RG se retirent alors sur la pointe des pieds. Mais la DST aurait, elle aussi, enquêté sur l'environnement de Hassan J. et abouti à des conclusions identiques. Ainsi, un réseau islamiste aurait été repéré à Portet-sur-Garonne, à Muret, et route de Seysses, trois lieux proches du pôle chimique sud. En tout cas, à Toulouse, les explications les plus diverses continuent de courir sur l'origine accidentelle de l'explosion. Première hypothèse: l'erreur de stockage. Deuxième hypothèse: le hangar constituerait une enceinte confinée, bien qu'il soit, dans le même rapport d'experts, présenté comme exposé au vent d'autan.... Troisième explication: la dalle de béton qui recouvrait le sol du hangar a été décrite comme rongée jusqu'à la semelle et laissant le tas d'engrais en contact avec un sous-sol fortement pollué (voir l'encadré ci-dessus). On a aussi envisagé l'explosion d'un filtre dans une tour de fabrication proche. Dernière hypothèse retenue: l'autoallumage du tas à température ambiante par les résidus de soufre et de chlore provenant de très anciennes fabrications du site. Mais, du soufre et du chlore, on peut aussi très bien en trouver dans un engin explosif artisanal. Selon nos sources, les mélanges de chlorates d'un herbicide, d'eau de Javel - qui ferait monter rapidement la température - et de poudre d'aluminium ou de soufre ou de fioul, ou même de sucre en poudre, sont connus de tous les terroristes amateurs. La bombe artisanale désamorcée quelques mois plus tôt par la police de Toulouse était d'ailleurs faite de l'un de ces mélanges, contenu dans un extincteur (qui, lui, constitue vraiment une petite enceinte confinée). Il faut seulement ajouter une mèche ou un détonateur pour obtenir un puissant explosif...

Le local de la mairie aurait-il servi à la fabrication d'un tel engin? Il est effectivement situé au sud du pôle chimique, tout à côté de Tolochimie. La voie ferrée qui dessert les trois usines passe juste devant l'entrée et permet à n'importe qui d'arriver discrètement en dix minutes sur le site. Des allées et venues suspectes dans cette zone, les nuits précédant l'explosion, nous ont d'ailleurs été signalées par certains voisins d'AZF. Pris séparément, tous ces éléments peuvent n'être qu'une succession de coïncidences, mais ils constituent des faits troublants dans le puzzle toujours pas reconstitué de l'explosion. Les ouvriers d'AZF, peu suspects de racisme et entretenant de très bons rapports avec leurs collègues d'origine maghrébine, se posent aujourd'hui de plus en plus de questions sur l'attitude de Hassan J. et de certaines de ses relations. Les policiers ont-ils eu raison de se polariser d'emblée sur la thèse de l'accident et d'écarter la piste de l'attentat ou de la malveillance? Ils se défendent d'avoir privilégié une thèse, mais, sous l'oeil des chimistes et des Toulousains, ils ont désormais une obligation de résultat: prouver l'autoallumage du tas d'ammonitrates démontrer l'origine de ce drame qui a fait 30 morts et des milliers de blessés.


 Source : La Depeche (20/12/2001)    Source : L Express (20/12/2001)

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